D’après les professionnels du Centre Primo Levi, les services sociaux ne sont pas assurés à l’arrivée en France des migrantes victimes de violences sexuelles durant la route de l’exil. Ce défaut de prise en charge aggrave leurs traumatismes. Parallèlement, le système d’asile français peine à prendre en compte ce qu’elles ont subi durant leur parcours migratoire.
Situé à Paris, le Centre Primo Levi est spécialisé dans le suivi thérapeutique des personnes victimes de torture ou de violence politique dans leur pays d’origine. L’équipe, composée d’une vingtaine d’intervenants (médecins, psychologues, kinésithérapeutes, juriste, assistantes sociales), reçoit chaque année 48% de femmes migrantes, dont la plupart sont originaires d’Afrique subsaharienne, puis d’Afghanistan, du Moyen-Orient et du Caucase.
À l’occasion de la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, vendredi 25 novembre, l’association détaille dans un rapport une tendance qu’elle observe depuis une dizaine d’années : les femmes migrantes se lancent de plus en plus seules « sur les chemins, brutaux, de l’exil », et subissent un « continuum de violences », dans leur pays d’origine, sur le parcours de l’exil, puis à leur arrivée en France.
Maxime Guimberteau, le responsable de la communication et du plaidoyer du Centre Primo-Levi a répondu aux questions d’InfoMigrants sur ces violences qui touchent les femmes migrantes.
InfoMigrants : Quelle est la nature des violences subies par les femmes que vous soignez au centre Primo Levi ces dernières années ?
Maxime Guimberteau : Ces femmes sont touchées par des violences continues qui démarrent souvent dans le pays d’origine avec des cas de torture, des viols, des violences conjugales, des mutilations sexuelles, des mariages forcés… Il y a de plus en plus de violences, qui ne sont pas forcément liées à des motifs politiques, mais plutôt relatives à des lois culturelles allant à l’encontre du droit des femmes. À cela s’ajoutent des violences – souvent sexuelles – qui ont lieu sur le parcours migratoire, bien pire que ce que ces femmes ont subi dans leur pays d’origine. Les femmes migrantes vivent donc un double traumatisme.
Les auteurs de ces viols en cours de route sont des passeurs, des forces armées, la police ou des rencontres faites en chemin. Durant les parcours de migration, les femmes sont souvent accompagnées par un homme qui va les aider à passer les obstacles, mais il y a fréquemment un chantage sexuel qui se met en place en échange de cette « protection », toujours avec une notion de « service rendu ».
Ces violences ne sont pas prises en compte dans l’examen du droit d’asile en France ?
Actuellement, ces violences durant le parcours sont évoquées durant l’entretien de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), mais elles ne sont pas considérées dans la demande d’asile, c’est-à-dire qu’elles ne pèsent pas dans la prise de décision de l’Ofpra. La violence sur la route de l’exil est uniquement prise en compte si elle fait courir un danger dans le pays d’origine en cas de retour, comme par exemple en République démocratique du Congo (RDC) où le viol subi engendre ostracisme et rejet de la femme victime.
Ne pas considérer ces violences c’est aussi oublier que ces femmes sont affectées durant l’entretien par ce qu’elles ont subies. Lorsqu’elles se présentent devant l’administration française, elles arrivent chargées de traumatismes, ce qui altère leur capacité de prononcer un discours devant les agents de l’Ofpra. Les psychologues nous disent que l’un des symptômes qui touchent les victimes de violences sexuelles est le silence.
Quels sont les risques pour ces femmes migrantes victimes de violence une fois arrivées en France ?
Le parcours d’exil en France de ces femmes, qui arrivent ici polytraumatisées, parfois avec des enfants, commence souvent par la rue, nous rapportent les assistantes sociales. Des hébergements spécialisés ont certes été créés, et des places en centre d’hébergement d’urgence, mais leur nombre est largement insuffisant.
Ces femmes ne sont donc pas prises en charge ni médicalement, ni psychologiquement, ni socialement. Or l’un ne va pas sans l’autre ! Le soin médical ne peut être efficace sans le soin psychologique. Et bien entendu une femme en grande précarité ne peut pas guérir correctement de ses traumatismes. Comment trouver du temps pour soi, si elle n’a pas de toit, d’école pour ses enfants ? La précarité vécue en France ajoute un traumatisme supplémentaire
Publié le : 25/11/2022 sur le site INFO MIGRANTS – Par Bahar Makooi